Peut-on pratiquer sans croire ?

Peut-on pratiquer sans croire, et croire sans pratiquer ? Delphine Horvilleur, rabbin au MJLF, nous propose ici quelques éléments de réponse.

« Peut on pratiquer sans croire et croire sans pratiquer ? » Si cette question est éminemment complexe, elle devrait cependant appeler une réponse des plus simples. Mais laquelle ? Nous connaissons tous autour de nous des gens qui pratiquent sans croire et « en toute bonne foi » au nom de la transmission d’une tradition. C’est au nom du respect de cette tradition que de nombreuses personnes font ce que leurs parents faisaient avant eux tout en espérant que leurs enfants poursuivront cette pratique après eux… comme s’il s’agissait du passage d’un relais, d’une pratique intergénérationnelle à conserver ou, oserais-je dire, d’un folklore religieux… qui ressemblerait plus a une « religion- musée » qu’à une pratique vivante. Nous connaissons, dans le même temps, des hommes et des femmes qui croient mais ne pratiquent pas : des individus qui s’avouent engagés dans une quête spirituelle, une foi réelle mais ont choisi de ne pas se définir comme « pratiquants » au sens traditionnel du terme, c’est à dire de ne pas respecter les mitsvot, ces pratiques qu’ils jugent inadaptées à leur vie, anachroniques ou justement très peu « pratiques » ! A en juger par ces exemples, vivre la foi sans la pratique, et vice versa… serait donc « possible » stricto sensu.

Que penser de cette déconnexion de la pratique et de la croyance ? Je n’entends pas ici dénoncer avec arrogance ceux qui auraient fait ce choix. Ils sont, en effet, l’un des visages d’un précieux pluralisme dont chaque communauté religieuse a besoin. La tradition juive d’ailleurs, présente souvent ce pluralisme comme nécessaire. Et notre tradition fourmille d’exemples pour illustrer cette idée. Permettez moi simplement d’un citer une : lors de Souccot, la « fête des cabanes », nous devons chaque jour secouer dans plusieurs directions quatre espèces végétales. Nous tenons, dans nos mains jointes, un loulav ou branche de palmier, un cédrat, de la myrte, et des branches de saule. Ces quatre espèces présentent, selon les rabbins, des propriétés différentes : l’une embaume et n’a pas de goût, l’autre a du goût mais pas de parfum, la troisième n’a ni odeur ni goût et la dernière a toutes ces propriétés réunies. L’interprétation rabbinique de ces différentes propriétés est tout a fait surprenante : on nous dit que chaque espèce représente une partie du peuple juif. Certains juifs sont croyants mais pas pratiquants, pour d’autres c’est l’inverse, certains sont croyants et pratiquants, d’autres ne sont ni l’un ni l’autre. Pourtant au jour de la fête, tous sont rassemblés, réunis en une seule main d’homme. Toutes coexistent et font partie d’une seule communauté. Cette interprétation semble nous appeler a une nécessaire tolérance à l’égard des choix d’autrui en matière de foi et de pratique. Toutefois, je vous propose ce soir d’aller plus loin ensemble, et de nous pencher sur ce qui lie ces termes de « croyance » et de « pratique » dans la tradition juive et dans les sources traditionnelles : ce qui les unit et ce qui peut-être ne fait d’eux que deux dimensions d’un seul et même ensemble.

De façon très caricaturale, la différence entre le judaïsme et le christianisme est souvent résumée dans l’affirmation suivante : le christianisme serait affaire de foi ,et le judaïsme affaire de pratique. La réalité de nos deux religions est, bien entendu, plus complexe que cela. Cependant, je serais tenté d’affirmer qu’en ce qui concerne le judaïsme, cette exagération est bel et bien fondée sur une part de réalité. En effet, le judaïsme ne possède pas à proprement parle de credo, c’est à dire d’un texte qui définirait et fixerait (voire figerait) le contenu de la foi juive. De fait, il n’est pas besoin de croire pour faire partie de la communauté d’Israël. Ne pas croire ne donne lieu à aucune excommunication. Une divergence de croyances ne fait pas de vous un hérétique. Au cours de l’histoire juive, il y eut certes une ébauche de rédaction de l’équivalent d’un credo. Au XIIème siècle, Maïmonide composa ainsi un texte resté célèbre sous le nom des « Treize Ikarim » dans lequel il énonçait les 13 principes de la foi juive. (Il s’agit notamment de la foi en un Dieu unique, en la résurrection des morts, en la venue a venir du Messie etc…) Pour les historiens, ce texte aurait constitué une forme de réponse du philosophe de Cordoue contre le prosélytisme des autres monothéismes. Néanmoins, ce texte a, de tout temps, été très controversé. Dés sa parution, plusieurs rabbins l’ont ainsi jugé non-conformes a l’esprit du judaïsme et ont contesté, souvent violemment, et presque point par point les 13 principes de la foi énoncée par Maïmonide. Une version de ces principes a certes intégré, sous la forme de prose, les livres de prière mais il n’a jamais gagné la légitimité d’un credo. Par ailleurs, aussi vive qu’ait été la controverse a son sujet, ni Maïmonide, ni ses opposants n’ont pour leurs divergences, été qualifiés d’hérétiques . Si le judaïsme n’a donc pas réellement de credo, cela ne signifie pas pour autant que la foi n’y ait pas de valeur. Les rabbins a travers l’histoire reconnaissent qu’au fondement de la foi, il y a la reconnaissance d’un Dieu Créateur Eternel et Un, le Dieu du « Chema Israel Adonai Elohenou Adonai Ehad », l’Eternel est notre Dieu, il est Un. Mais aucun texte ne fige beaucoup plus que cela les fondements de leur foi. En fait, à défaut de la foi, c’est généralement la pratique qui l’emporte sur les croyances aux yeux des rabbins. Ce sont les mitsvot, les commandements, les actions des hommes qui sont élevés en valeur suprême, qu’il s’agisse des commandements a l’égard de Dieu, ou a l’égard des hommes… Cette suprématie de la pratique est même exprimée parfois de façon très extrême par les rabbins. Prenez l’exemple d’un célèbre passage de notre liturgie… Chaque fois que nous replaçons dans l’arche le rouleau de la Tora, nous répétons ce verset « lekah tov natati lahem torati al taazovou » (« Parole de l’Eternel : c’est un bon enseignement que je vous ai donné, n’abandonnez pas ma Torah »). Selon une source midrachique, les rabbins iraient jusqu’a interpréter le verset de la manière suivante : « c’est un bon enseignement que je vous ai donné dit l’Eternel, vous pouvez m’abandonner mais ma Tora, ne l’abandonnez pas ! » Pour l’interprétation rabbinique donc, l’Eternel souhaiterait d’avantage notre adhésion à ses principes, à sa loi, que notre simple croyance en Lui. Il désirerait davantage notre pratique que notre foi. Il semblerait que dans l’esprit des rabbins, le respect des mitsvot, l’action religieuse soit une voie d’accès vers l’Eternel. La mitzva est une ouverture sur le divin, que la tradition nous encourage à trouver tant dans la prière, que dans le temps sacré du Chabbat, dans notre engagement social dans la cité... En agissant selon ces principes, en pratiquant la loi, l’homme entrerait alors pleinement dans ce que Dieu attend de lui, a savoir être « Choutaf le maassei berechit » : « un partenaire de création du monde ». L’homme complèterait par sa pratique l’action de Dieu. Il en découle, dans la tradition rabbinique, que ces deux notions de foi et de pratique ne sont donc pas totalement séparées. Puisque l’action, au sens large, est le moyen et la condition de la rencontre avec le divin. Interrogé sur la foi juive, Emmanuel Levinas avait coutume de répondre « qu’il ne s’agit pas de croire mais de témoigner de Dieu ; et témoigner de Dieu c’est dire : me voici au nom de Dieu au service des hommes qui me regardent. » Voila pourquoi, à mes yeux, nous devons croire que notre pratique peut perfectionner le monde, qu’en agissant, en étant des partenaires du divin, nous apportons aussi un témoignage de foi. La tradition juive ne dit pas nécessairement qu’il faut croire en Dieu pour agir…mais elle semble dire que lorsque nous agissons, Dieu croit en nous.